Héliodore Fortin (1889-1934) fondateur d’une secte religieuse

Héliodore Fortin
Photo: Denise Grenier.


 La Beauce, pays des insoumis?

 

Comme ailleurs, la Beauce est parfois le témoin d’événements bizarres. On qualifie de fous, même d’illuminés des Beaucerons et Beauceronnes, ces êtres dits originaux…Par exemple, de 1767 à 1783, refusant de payer la dîme, l’évêché ferme les services religieux du Beauceville de jadis. Vers 1846, pendant la guerre des éteignoirs, des contribuables, jugeant le système scolaire inadéquat, menacent de brûler les cinq écoles de Saint-François-de-Beauce et séquestrent le curé au presbytère. Surnommé Tarragoneville, fin XIXe siècle, période de presque tempérance en Beauce, Saint-François laisse couler le vin Tarragone à flot dans ses débits de boisson.

Rappelons que Raoul Roy (1914-1996), fils de Cléophas Roy à Léger et Anastasie Poulin, est né à Beauceville. Vers 1959, le Dr Jacques Ferron collabore à La Revue socialiste du Beaucevillois d’origine. En 1960, Roy est le fondateur de l’Action socialiste pour l’indépendance du Québec. En 1963, Roy a aussi fondé la revue L’indépendantiste, Les Cahiers de la décolonisation du Franc-Canada en 1969 et La Revue indépendantiste en 1977.

De plus, le père du sympathisant nazi Adrien Arcand (1899-1967),  Narcisse Arcand à Narcisse épouse, le 6 octobre 1896, à Saint-Jacques de Montréal, Marie-Anne Mathieu à Louis. En 1875, ce Louis Mathieu a épousé à Beauceville Marie Poulin, fille de Rémi Poulin à René. René Poulin à Charles est l’époux de Marie Doyon, arrière-petite-fille de Charles-Amador Doyon (1724-1794), pionnier de Saint-François-de-Beauce.

Et que penser de ce Beaucevillois d’origine, Héliodore Fortin (1889-1934), fils de P.Cyprien Fortin (1858-1927), fondateur en France, en 1926, d’une secte religieuse, apparentée à L’Église Fraternaliste et Diviniste, le Résurrectoir? Héliodore, don du soleil


P. Cyprien Fortin, père d’Héliodore

Le 13 janvier 1879, à Saint-François-de-Beauce, P.Cyprien Fortin (1856-1927) épouse Adéline Morin (1855-), fille d’Ambroise Morin (1820-1899), premier maire de Saint-François, de 1855 à 1858. Frère d’Ambroise, né à Saint-François-de-Beauce, Alexis Morin (1817-1893) devient le premier maire (1855-1857) de Saint-Georges d’Aubert-Gallion.

Né aux Etats-Unis le 15 mars 1856, P. Cyprien  est le fils du forgeron et marchand Joseph Fortin (1825-) et de Marie-Louise Vachon. Veuf de Lucie Bernard à Louis (-1851), Joseph Fortin est, entre autres, le père de Thomas Fortin (1853-1933), avocat de Montréal, député, juge de la Cour Supérieure et père du célèbre peintre Marc-Aurèle Fortin (1888-1970).

De 1904 à 1906, P.Cyprien Fortin devient le premier maire de Beauceville qui vient tout juste d’accéder au statut de première Ville en Beauce. On se rappelle que de 1875 à 1930, Saint-François-de-Beauce (Beauceville) est alors la métropole de la Beauce. Il compte sur une expérience de six ans comme maire de Saint-François-de-Beauce (1889-1895). En 1902, il est co-auditeur de Saint-François. Il est aussi maître de poste de la rive-ouest. Sa résidence occupe alors l’emplacement actuel de la Villa de Léry, face à son magasin de la rue Lambert, à proximité du premier pont de fer de la Beauce, celui de 1899. En 1894, P. Cyprien Fortin est même préfet de la Beauce. En 1897, Fortin s’est opposé au réputé Dr Henri-Séverin Béland, à titre de conservateur provincial. Cyprien Fortin perd son élection par 755 votes.

Cyprien Fortin et Adéline Morin sont les parents de douze enfants: Adalbert (1880-), Alexandrine (1881-1952), Clémentine (1882-), Juliette (1884-), Paul-Émile (1886-1937), Marie-Reine (1887-), Rose-Alba (1890-1973), Réal (1892-1917), Gertrude (1893-1921), Antoinette (1894-1915), Laétitia (1893-1914) et Héliodore   (1889-1934). P.Cyprien décède à Beauceville le 12 novembre 1927.

Héliodore Fortin naît à Saint-François-de-Beauce le 12 février 1889 et est baptisé le demain. Vers l’âge de 7 ans, Héliodore et son frère Paul-Émile se rendent souvent sur la rive est, au moulin à scie à vapeur de Pierre-Ferdinand Renault, future propriété d’Adolphe Doyon. C’est là qu’un malheureux accident lui gruge les deux mains. Avec le temps, il parvient à écrire de la main gauche, car il lui reste le pouce et la première phalange de l’index. Au bout de la main droite, un crochet…

Deux sœurs d’Héliodore sont religieuses, soit Clémentine (1882-) et  Rose-Alba (1890-1973). En 1902, une autre des ses sœurs, Alexandrine, épouse Joseph Genest, parents de dix enfants, dont six religieuses. Héliodore vit dans une bonne famille.


Le Manitoba des Constantin

Aigri, autodidacte, souvent solitaire, Héliodore devient un lecteur vorace. Sans emploi, le jeune Héliodore émigre à Saint-Claude, au Manitoba, à 100 km de Winnipeg. Il devient instituteur. Il y fait la rencontre d’une Française, Marguerite Constantin (1889-1958), malheureuse avec son époux Raoul de Villario, ami de son frère Maurice Constantin (1881-1964). Le père de Marguerite, Alphonse Constantin, journaliste, décède en 1903. En 1928, pour son roman, Un homme se penche sur son passé, Maurice Constantin reçoit le Prix Goncourt. Un lac du Manitoba porte le nom de Maurice-Constantin. De plus, Marguerite et sa mère, Marguerite Bompard (1858-1958), publieront aussi des ouvrages. Héliodore Fortin navigue dans ces eaux artistiques…

Le nouveau couple Fortin-Constantin déménage à Winnipeg, à Montréal, ensuite à Ottawa. Ils font même un détour par Beauceville. Héliodore s’intéresse rapidement «à la lecture des penseurs et des divers systèmes philosophiques».

La France et le Résurrectoir

En 1924, rejoignant Marguerite, Fortin traverse en France; il habite le 5 rue Joseph-Dijon, en plein Montmartre. Héliodore est âgé de 35 ans. Avec l’aide de Marguerite, il se procure un fonds de librairie, des livres d’occultisme et de l’histoire des religions. Peu à peu, il sent en lui « le feu sacré, celui dont brûle les savants, les inventeurs, les fondateurs d’ordre.»  Vivant contrairement à la loi du Christ, des pseudo-catholiques le révoltent. Fortin aurait pu épouser sa Marguerite dite Daisy, car elle avait obtenu son divorce, mais ils vécurent en union libre.

Dans son arrière boutique, Fortin rêve alors de réunir douze demi dieux, piliers d’une religion syncrétique : Bél, Ouitsitlopochtly, Mammon,Jehovah,Allah,Mitrah, Osiris, Odin, Bouddah, Brahma, Jupiter, Christ…transmigration des âmes, etc.  Ainsi, en 1926, fonde-t-il le Résurrectoir. Héliodore se dit« le prince des prêtres, sous le nom de Grand Résurrecteur ou Divinisateur, et avec la qualité de Souverain Pontife des vices-dieux…» Peu après, en novembre 1927, P. Cyprien Fortin décède à Beauceville,

Il publie quelques ouvrages : Le léprosisme (roman philosophique), Guide à l’usage des fidèles, un Catéchisme questions-réponses. Son Rituel demeure inachevé. Le divinisme est publié chez Flammarion.  En 1926, Héliodore publie La Bible des Esprits libres, un roman préfacé de Renée Dunan, dont voici certains chapitres : Les mystères sacrés du ventre, Le merveilleux pélerinage d’un moineau, Les amours piquantes d’une bonne garçonne, Salutations divinistes, etc..


De 1928 à 1932, le Résurrectoir gagne en popularité grâce à son côté charitable. La devise : « Je donne tout de que je reçois (…) pour soulager toutes les misères humaines, sans distinction de race, de religion, principalement parmi les mères et les filles-mères délaissées. » Les fidèles, des gens secourus, des curieux et des fans, se réunissent les mardi et jeudi soirs, entre 20 et 22 heures. Les prières ressemblaient beaucoup à celles de la messe catholique. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, la chapelle aurait servi de cache aux enfants juifs pourchassés. La grande crise économique ébranlera la secte religieuse de Fortin. On le disait bizarre, mauvais œil et même fou…un hurluberlu?

«Porté souvent à la ville, son costume d’apparat était composé d’une soutanelle bleue à boutons de satin, tombant jusqu’aux genoux. Au dessous, apparaissait un pantalon bleu à pattes serrées sur des guêtres blanches. À l’occasion, il jetait sur ses épaules une cappa magna, bleu comme ses autres vêtements»

Héliodore appartient à une bonne famille. Peu avant son agonie, repentant de dernières minutes, Héliodore Fortin sollicite un prêtre ami, Émile Hutin, curé de Culey, dans la Meuse. Âgé d’à peine 45 ans, Fortin décède à Paris, le 8 juin 1934, au 37 Boulevard Ornano. Inhumé au cimetière Pantin de Paris, on y voit une oeuvre d’un de ses disciples, Nicolas de de Kalmakoff (1873-1955) : la stèle bronze-pierre de Fortin culmine à huit pieds de hauteur. L’inauguration du monument a lieu le 29 juin 1935, avec un petit groupe d’une soixantaine de personnes. On révèle que 850 familles pauvres ont été secourues par la petite secte d’Héliodore Fortin. De plus, une colonie de vacances est mise sur pied dans le Vaucluse. Marguerite Constantin lui succède comme Grand Résurrecteur… malgré le repentir final de son époux. En 1958, elle dirigeait toujours une oeuvre pour enfants, Le Nid familial.

Héliodore Fortin peut-il être taxé de fou, d’illuminé, d’hétéroclite? Considérant son handicap majeur, considérant l’absence d’aide psycho-sociale pour Héliodore, considérant l’influence négative de son entourage, considérant le contexte de l’après Première Guerre Mondiale et de la grande crise économique mondiale, que serait devenue la vie du Beaucevillois Fortin à une autre époque?  Comment ce Beaucevillois aurait-il alors servi la Beauce?  

Après le décès d’Héliodore, l’abbé Hutin écrit à sa famille Fortin de Beauceville :

« Malgré les faiblesses et les erreurs inhérentes à notre pauvre humanité, je reste persuadé que le Bon Dieu, meilleur que les hommes, aura ccueilli l’âme de votre parent avec miséricorde.»


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D’autre part, née au Lac-Etchemin le 14 septembre 1921, que penser de Marie-Paule Giguère, fondatrice en 1971 de l’Armée de Marie? En 2007, Rome déclare schismatique cette Association pieuse. Pourtant, à l’âge de douze ans,  Dieu lui serait apparu. Mariée en 1944 à Louis-Georges Cliche (1917-1997), Marie-Paule Giguère sera mère de cinq enfants. Le couple divorce en  1957. Aussi, en 1958, sous le pseudonyme de Marie-Josée, Mme Giguère tient un courrier du cœur sur les ondes de la radio CKRB de Saint-Georges-de-Beauce. Depuis l’an 2000, le Centre Spiri-Maria de Lac-Etchemin surprend par sa taille.  

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En 1892, le Lévisien Louis Fréchette (1839-1908) publie Originaux et détraqués. Il y écrit :

« La société serait bien plate, et son aspect bien monotone, si elle n’était pas un peu accidentée et comme bigarrée par ces excentriques personnages… » Fréchette présente douze personnages, insolites, drôles ou pathétiques. Rencontré vers 1848, un de ccs personnages est un dénommé Dupil,un vieux mendiant originaire de la Beauce, qui a subi beaucoup de malheurs personnels: perte de son héritage lors d’un procès, peine d’amour. Un prêtre témoigne même contre lui. Depuis lors, Dupil déteste le clergé!

Avec le peu qu’il lui reste, Dupil lance un petit commerce dans le faubourg Saint-Jean à Québec. Trois mois plus tard, le feu consume tout… Dupil en vient même à hurler contre Dieu! Il débute alors ses périples d’errance, offrant ici et là ses services de ferblantier. Peu à peu détraqué, on ignore pourquoi il se fâche quand on le surnomme Père  Dupil, père, père…Je ne suis pas père, crache-t-il toujours, fou de rage!!! Colères incontrôlables. Souffre-douleur éternel des gamins de jadis.

Fréchette termine ainsi :

« Au seuil même de l’éternité, quand l’âme la plus endurcie se retourne pour demander à n’importe qui une consolation suprême, la charité sacerdotale penchée sur son agonie ne put lui faire retirer son anathème.

Il pardonna à tous, excepté à Dieu.

Mais la grande miséricorde éternelle a eu sans doute pitié de cette âme dont tant de rudes secousses avaient éteint le flambeau, sans malheureusement y effacer la lueur des souvenirs tragiques. »

Un mort qui ressemble à celle du Beauceron Héliodore Fortin?

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Lors d’une rencontre avec l’artiste Henri-Louis Larochelle (1917-2004), je me rappelle très bien de la citation d’Anton Tchékhov que cet artiste, M. Larochelle, aimait jadis répétée :

« Autrefois, je considérais que chaque original était un malade et un anormal, mais à présent je considère que l’état normal d’un homme est d’être un original.»             

·       Merci à Brigitte Genest, dont l’arrière grand-mère Alexandrine Fortin (1881-1952) est la sœur d’Héliodore Fortin. Elle a su transmettre l’information du Résurrectoir à Beauce Magazine de Joffre Gondin. Pour sa part, Joffre a communiqué avec moi, André Garant. En 2003-2004, j’avais monté tout un dossier sur le 1er maire de Beauceville, P. Cyprien Fortin (1856-1927) et sa famille…sans pour autant dépoussiérer la mise sur pied de la secte d’Héliodore, probablement tenue sous un certain secret de famille en Beauce. Il faut attendre l’étude historique, en 1966, du Montréalais d’origine, l’abbé Armand Yon (1895-1981), avant de lever quelque peu le voile sur la vie d’Héliodore Fortin.


 

André Garant

Texte d’abord publié le 9 mai 2014 dans Beauce Magazine de Joffre Grondin de Saint-Georges-de-Beauce. 


Sources :

Ancestry.ca

 Archives personnelles d’André Garant

Archives personnelles de Brigitte Genest : Journal Le Bien public (Un pontife canadien :Héliodore Fortin par Armand Yon), Un Beauceron fondateur de religion, Héliodore Fortin (1889-1934), extrait du Cahier des Dix, 31, 1966), notes généalogiques sur la famille Fortin.

Biographies et généalogies Haut-Marnaises

http://bio52.blogspot.ca/2010/10/maurice-constantin-weyer.html

 BMS2000

Cahier des dix, volume 31, 1966, Armand Yon

http://www.nosracines.ca/page.aspx?id=3648360&qryID=1adf1135-5b80-43ee-852e-5429f827df3d

Cahiers franco-canadiens de l’ouest, 1989

http://sites.ustboniface.ca/cahiersfco/v1c1textes/c11fauchon.pdf

Des Beaucevillois insoumis, André Garant

 http://www.patrimoine-beauceville.ca/des-beaucevillois-insoumis-1

Fichier Origine, Fédération québécoise des sociétés de généalogie

La Bible des Esprits libres, Héliodore Fortin, Eugène Figuière Éditeu

 

Fortin

N. Fortin

Simon Fortin (       /10-04-1617) /France / ?

Julien Fortin, boucher ( vers 1599   / 30-01-1679) /  26-11-1618, Saint-Côme-en-Vairais, Sarthe, France / Marie Lavye (     /24-11-1628) (Germain Lavye, hôtelier et ?)

 Julien Fortin dit Bellefontaine 1621-vers 1690 / 11-11-1652, Cap-Tourmente, Québec / Geneviève Gamache 1636-1709 (Nicolas Gamache et Jacqueline Cadotte)

Jacques Fortin 1660-1730 / 11-06-1689, Notre-Dame, Québec / Catherine Biville (François Biville dit Lépicard et Marguerite Paquet)

Julien Fortin 1694-1731 /19-06-1719, Baie Saint-Paul / Marie Tremblay (Pierre Tremblay et Marie-Madeleine Roussin)

Joseph-Marie Fortin 1726-1795 / 20-01-1749¸ Saint-Joachim, Montmorency / Marie-Josephte Turcot (Louis Turcot et Angélique Plante)

Antoine Fortin1766- / 06-07-1787, Saint-François, Beauce / Thérèse Quirion (François-Marie Quirion 1728-1789 et Marguerite Bolduc 1734-1810)

Prudent Fortin 1802- / 20-01-1824, Saint-François, Beauce / Marie Roy 1801- (Thomas Roy et Marie-Anne Bisson)

Joseph Fortin 1825- / 14-10-1851, Saint-Joseph, Beauce / Marie-Louise Vachon (François Vachon et Louise Poulin)

P. Cyprien Fortin 1856-1927 / 13-01-1879, Saint-François, Beauce / Adéline Morin 1855-

(Ambroise Morin (1820-1899) et Marguerite Bourque (1825-1908)

Héliodore Fortin (1889-1934) / Marguerite Constantin 1889-1958 (Alphonse Constantin-1903) et Amélie Bompard (1858-1958)

André Garant

Photo: Denise Grenier

 

 

 


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