Avant 1965...le latin

Ora pro nobis…hourra pour le ministre!





À Saint-Georges-de-Beauce, le petit Benoit demeure dans le voisinage de la chapelle anglicane. Chaque dimanche, le ministre protestant y tient une réunion de prières, un meeting. Benoit apprend vite que le petit temple est une mitaine…Cependant, à la messe paroissiale de son église catholique, il se demande bien pourquoi M. le curé dit hourra pour le ministre. Sa mère a bien ricané et lui apprend que c’est plutôt du latin : Ora pro nobis, c’est-à-dire Priez pour nous.

http://archives.radio-canada.ca/societe/religion_spiritualite/clips/11088/ 

In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. Amen (Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il). Ainsi commence l’Ordinaire de la messe de mon missel, reçu le jour de Noël de mes 15 ans, en 1961. Deux cadeaux sous l’arbre de Noël : un gilet de la sainte flanelle, les Canadiens de Montréal, et un livre de messe en cuir noir à zippeur. Missel vespéral romain par Dom Gaspar Lefebvre et le chanoine Émile Osty, Bruges.

 

Près de cinquante ans plus tard, je feuillette le missel de mon adolescence. Plusieurs images : J’ai soif  (un Christ agoniant), un Christ noir d’Afrique (vocation missionnaire), attitude des fidèles à la messe lue ou chantée (debout à genoux, assis), prière à Jésus Roi universel, images de Jean XXIII, Pie XI et Pie XII, prière pour le carême….et même l’hymne Ô Canada.

 

Naturellement, des cartes mortuaires de la famille. Juste avant la section messe : un Dominic Savio pour connaître sa vocation, une Sainte-Marie du Perpétuel Secours. Sicut erat in pricipio, et nunc, et semper : et in saecula saeculuorum. Amen. La mémoire est vive de ces citations latines répétées de la jeune enfance de la fin de la décennie 1940  au début des années 1960. L’oreille ne meurt pas. Donc : Comme il était au commencement, maintenant et toujours dans les siècles et les siècles. Ainsi soit-il.

 

Le flash du prêtre dont on ne voit que le dos. Pourquoi? Et pourquoi cette langue étrangère du clergé? Jeune je comprends un peu, car le cours classique débute avec les Éléments latins (8e année), mais papa et sa 5e année du primaire doit être perdu dans ce charabia. Au Petit Séminaire, dès la 1ère année de notre arrivée à 13 ans, les dictionnaires pleuvent : français, anglais, latin et grec!!!!Veut-on faire de moi un prêtre? Je ferai plutôt un père…de famille!

 

Les formules étranges se succèdent : Dominus vobiscum (le Seigneur soit avec vous) et cum spiritu tuo (et avec votre esprit). Et dans ma petite tête d’ado, l’idée me vient de demander à mon prof. de religion (si j’en ai le courage) : pourquoi les prêtres ne sont pas mariés et pourquoi il n’y a pas de femmes-prêtres?

 

Oremus te, Domini (Nous vous en prions, Seigneur). Kyrie, eléison (Seigneur, ayez pitié)…de quoi? Une litanie.Les pages sont jaunies dans le centre. Je tourne les pages de mon missel, tournent celles de ma vie. Laus tibi, Christe (Christ louange à vous). Papa semble distrait, maman le surveille. Rendu au Canon, ce mot me faisait rire. Sursum corda. Habemus ad Dominum (Élevons nos cœurs.  Ils sont tournés vers le Seigneur.) Un grand Oremus (Prions) fort me fait sursauter! L’horloge d’en avant marque déjà 10 heures moins cinq…encore  20-25 minutes.

 

La fraction du pain. Pax Domini sit semper vobiscum (la paix du Seigneur soit toujours avec vous). Papa sait le français et l’anglais, peut-être le latin ne lui est pas si inconnu que ça? Maman semble tout comprendre. Agnus Dei (Agneau de Dieu)…Domine Jesu Christe (Seigneur Jésus-Christ). Ecce Agnus Dei, ecce qui tollit peccata mundi (Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui enlève les péchés du monde).Les pages de gauche de mon missel sont en latin et à droite en français…un vrai film italien sous-titré en français.

 

Fin de la grand messe de ce dimanche à cravate. Dominus vobiscum. Et cum spiritu tuo. Ite, missa est. Deo gratias. (Le Seigneur soit avec vous. Et avec votre esprit. Allez, vous êtes libres. Rendons grâce à Dieu). Ça y est, mon petit voyage dans le temps est terminé. Je rezippe mon missel et redépose ces pages de ma vie dans ma bibliothèque.

 

Beaucoup plus tard, je découvrirai les écrits ethnologiques de la grande Beaucevilloise, Madeleine Doyon (1912-1978). Par enquête sur le terrain, elle nous fait bien rigoler en nous citant les traductions latines naïves d’une vieille habituée des litanies des défunts :

Regina patriarchorum (Regina patria charogne)_ Vas spirituale (Vas où ce que tu pourras aller)_ Rosa petica (Rosa mystica)_ Sedes sapientiae (C’est aisé à pincer)…

 

De 1962 à 1965, les travaux du Concile Vatican II s’apprêtent à changer le visage religieux de notre liturgie.  Traditionnaliste, Mgr Marcel Lefebvre (1905-1991) fondra, en 1970, la Fraternité Saint-Pie-X. En 1988, excommunication de Mgr Lefebvre et de quatre nouveaux évêques.

 

Au Québec, la Révolution tranquille couvait…

 

 

André Garant

(Souvenirs personnels)